Marcher sur les plates-bandes du Breeding Bird Survey

By André Desrochers octobre 27, 2019

J’ai souvent des échanges avec les ornithologues à propos de l’utilité des données eBird pour la science. Dans un cadre scientifique, peut-on faire confiance à un programme basé sur le plaisir d’observer les oiseaux dans un esprit de partage et, disons-le, de compétition?

Plusieurs chercheurs ont tenté de répondre à cette question en comparant des résultats tirés d’eBird avec des résultats de programmes plus scientifiques, tels que le Relevé des oiseaux nicheurs de l’Amérique du Nord, mieux connu sous le vocable Breeding Bird Survey (BBS).

Je me suis amusé à faire la comparaison des tendances provenant du BBS avec celles d’ÉPOQ+eBird. Mon étalon de mesure est le dernier rapport sur l’état des populations d’oiseaux du Canada (2019). Si vous visitez le site web de ce rapport, vous trouverez la figure suivante:

Source: État des populations du’oiseaux du Canada, 2019. ICOAN Canada.

On voit dans cette figure que la sauvagine et les rapaces sortent grands gagnants du palmarès des tendances. Vous avez sans doute entendu parler des perdants: les oiseaux limicoles, de prairie et insectivores aériens. Il est remarquable qu’aucune des tendances ne prend la forme d’un « U » ou d’un « U » inversé (dôme) – je me demande sincèrement pourquoi. Bref. Les données de ce graphique proviennent de diverses sources scientifiques, principalement le BBS, mais PAS d’eBird. Les analyses menant à ce graphique sont très sophistiquées – genre modèles bayésiens hiérarchiques avec fonctions de lissage additives généralisées. De plus, les analystes ont du faire de nombreux choix subjectifs dans l’analyse. L’importance et la justification de ces choix pourrait faire l’objet d’un volumineux document[1].

Si on analyse les les variations en pourcentage comme ci-haut, mais avec une méthode plus simple et des données ÉPOQ+eBird, peut-on reproduire cette figure? En premier lieu, il faut souligner que peu d’endroits sur le globe ont des données historiques aussi riches qu’au Québec, en matière d’ornithologie. eBird a fait exploser le nombre d’heures d’observations rapportées, mais avant eBird, nous avions une solide assise avec ÉPOQ :

Ce n’est pas le cas du reste du Canada, et encore moins ailleurs sur le Globe, peut-être à l’exception de certains pays européens. Alors, voici ce qu’on trouve avec les données d’ÉPOQ et d’eBird au Québec :

Source: ÉPOQ + eBird Québec (A. Desrochers).

J’ai repris les mêmes couleurs pour faciliter la comparaison. La ressemblance avec les tendances calculées dans l’État des populations d’oiseaux au Canada est frappante, d’autant plus que cette deuxième figure ne compte que des observations au Québec. Je vous offre une comparaison plus directe:

La correspondance n’est pas parfaite, notamment pour les oiseaux de milieux humides, mais avouez que c’est pas mal. On a ici deux protocoles terrain complètement différents, deux types d’analyse très différents [2], le tout couvrant 2 régions différentes! Je réponds donc à la question du début par un OUI sans équivoque: on peut faire confiance aux données eBird, du moins si on connaît ses pièges (voir blog de la semaine dernière) et qu’on se concentre sur les grandes tendances. J’ajouterais que les disparités entre les deux séries de résultats, mis à part la question géographique, peuvent provenir tout autant des failles des programmes « scientifiques » que de celles d’eBird. Après tout, les personnes qui font des relevés « scientifiques » ne sont pas toujours les ornithologues les plus férus.

Je vous laisse avec deux questions:

  1. Est-ce qu’eBird est en passe de devenir l’étalon en matière de suivi des tendances d’oiseaux?
  2. Est-ce qu’eBird sonne le glas des divers programmes scientifiques de suivi?

Bonne réflexion, et n’hésitez pas à partager-commenter ce texte,

André Desrochers
Professeur d’écologie animale, de conservation et de biostatistique, Université Laval
Vice-président du regroupement QuébecOiseaux

[1] Par exemple, les espèces pratiquement absentes du Canada en 1970, qui se sont étendues depuis (p. ex., la Grande Aigrette) ont été exclues de cette analyse car partant de zéro dans les données BBS, leur taux d’augmentation aurait été infini (valeur quelconque divisée par zéro)! Une mesure absolue plutôt que relative aurait pu régler ce problème, mais aurait été moins « parlante ».

[2] Ici j’ai regroupé les espèces en groupes mutuellement exclusifs d’habitat. Ensuite j’ai calculé pour chacun des groupes le total des oiseaux observés par heure, chaque année. Ainsi je n’avais pas à éliminer des espèces qui sont apparues dans la province depuis 1970. Pour tracer les courbes j’ai utiliser des modèles Gaussiens avec lissage cubique (contrastes bruts, non orthogonaux et sans ordonnée à l’origine pour permettre la convergence des courbes à gauche.).

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