Les oiseaux migrent-ils plus tôt au printemps?

By André Desrochers octobre 18, 2019

Plusieurs chercheurs affirment que les oiseaux migrent désormais plus tôt en raison du réchauffement climatique des dernières décennies. Est-ce vraiment le cas?

Mon expérience personnelle, pour ce qu’elle vaut, ne me suggère rien de bien frappant. Depuis mon enfance (1975), ma première Paruline à croupion jaune à Québec se pointe dans la dernière semaine d’avril, mes premiers Bruants chanteurs, fin mars, etc. Les bases de données ÉPOQ et eBird du Québec nous permettent d’aborder cette question scientifiquement plutôt que par anecdote. Mais le chemin vers la réponse est truffé d’obstacles, comme vous le verrez.

Une approche naïve pour répondre à cette question serait de calculer la date de la première mention de chaque espèce et de calculer la moyenne entre les espèces chaque année.  Il resterait juste à voir si cette date, exprimée en jours depuis le 1er janvier, a avancé dans les dernières décennies. Je l’ai fait et oui, on remarque un net déclin des dates d’arrivée depuis 1970 :

Ce graphique divise les oiseaux en 4 groupes, selon le comportement migratoire. La taille des points reflète le nombre de mentions. On voit que les courbes descendent vers la droite, au rythme de 6 jours d’avancement par décennie! Mais pas si vite… Ne trouvez-vous pas étrange que les dates des oiseaux hivernants avancent, sachant que chaque hiver, ces oiseaux sont présents au 1er janvier? On a ici tous les symptômes d’un artefact (un fake news statistique).

Comment expliquer cet artefact? Un biais majeur est causé par le nombre de mentions, qui a fortement augmenté depuis 1970. Une espèce a plus de chances d’être détectée tôt en saison si son nombre de mentions est élevé.[1] Une manière de démontrer ce biais est de simuler des oiseaux migrateurs dont la date réelle de migration est invariable entre les années, par exemple :

 

Ici, nos cyber-oiseaux n’ont pratiquement pas de chances d’être observés en hiver, mais les chances de l’observer s’élèvent jusqu’à 0,5 en été, et cela, indépendamment de l’année. Si on ajoute des données de ces oiseaux hypothétiques à chaque liste ÉPOQ/eBird, on ne devrait pas obtenir de tendance avec les années. Pourtant, on obtient un avancement de presque 5 jours par décennie :

La tendance ci-dessus devrait être de zéro – donc oui il y a un sérieux biais dans les données. Est-ce que ce biais est entièrement causé par les mentions de plus en plus nombreuses? Une manière de tester cela est de tirer au hasard un nombre égal de mentions chaque année, pour chaque espèce. Avec les vraies données, j’ai tiré au hasard 30 mentions par espèce par année, et j’ai refait l’analyse, ce qui m’a donné :

 

La tendance qui était évidente dans la première figure disparaît. Presque. Il reste tout de même un intriguant déclin d’une demi-journée par décennie, même pour les oiseaux d’hiver[2]. Et oui, c’est encore un artefact, et j’ai mis du temps à le démasquer. Finalement j’ai compris que les ornithologues étaient en cause – nous observons les oiseaux plus tôt au printemps qu’autrefois !

J’ai ma petite idée de la cause de cette tendance, mais j’y reviendrai dans un autre texte. Ce qui est important ici, c’est que quand on tient compte des biais, il ne reste aucune indication que les premiers oiseaux des espèces migratrices arrivent plus tôt qu’autrefois, du moins au Québec[3] . Il se pourrait qu’une subtilité m’échappe, mais il se pourrait aussi que tout ce brouhaha sur la migration avancée des oiseaux ne tienne pas à grand-chose. Il se pourrait aussi qu’il y ait de grandes disparités entre les régions du globe. Bref, encore de la matière à réflexion!

N’hésitez pas à partager et commenter ce texte, et au plaisir de partager de nouvelles découvertes,

André Desrochers
Professeur d’écologie animale, de conservation et de biostatistique, Université Laval
Vice-président du regroupement QuébecOiseaux

Détails méthodologiques :

Pour ces analyses, j’ai limité les données à la période de 1970 à aujourd’hui, et aux latitudes inférieures à 47 degrés. J’ai repris les analyses en utilisant les 10 premières mentions de chaque espèce, au lieu de la première, et les résultats étaient sensiblement les mêmes. Pour le comportement des ornithologues, j’ai éliminé toutes les listes après le 30 juin et calculé la date moyenne des listes chaque année.

[1] Le nombre de mentions varie selon 2 phénomènes : la variation de l’effort d’observation, et la variation de l’abondance de l’espèce. La distinction entre ces 2 facteurs n’est pas importante pour les fins de l’argument présenté ici.
[2] Modèle linéaire Gaussien, estimation -0.044 ± 0.065 jours/année, p = 0.5
[3] Modèle linéaire Gaussien, interaction statistique entre les effets fixés « Groupe (courbes) » et « Année » : F = 1.3, p = 0.3

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